« La malédiction des mots » d’Évelyne Guzy

• par André BÉNIT, Universidad Autónoma de Madrid •

« Quand on ne peut plus se fier à la mémoire, l’histoire qui se construit ne peut être que fiction »

(Guzy, p.64).

Les bibliographies présentées par Anne Roekens dans La Belgique et la persécution des Juifs (2010) et l’historienne Laurence Schram dans L’antichambre d’Auschwitz. Dossin (2017) indiquent que ce n’est qu’à partir des années quatre-vingt, et tout spécialement depuis le début de ce XXIe siècle, que de nombreux historiens et sociologues belges ont consacré une partie importante, voire l’essentiel de leurs recherches au sort réservé à la communauté juive en Belgique pendant la première moitié du XXe siècle et dans l’immédiat après-Deuxième Guerre.

Figure centrale de ce renouveau mémoriel, celle de Maxime Steinberg (1936-2010). Professeur à l’Institut d’Histoire du Judaïsme de l’Université de Bruxelles et considéré comme l’un des pionniers de l’étude de la Shoah en Belgique, Steinberg est l’auteur de très nombreuses publications sur le sujet, dont les trois tomes (4 volumes) de L’Étoile et le Fusil publiés de 1983 à 1986. Défenseur du devoir de mémoire, celui qui collabora notamment à la mission d’éducation à la citoyenneté « Démocratie ou barbarie » rappelle dans une interview que « [l’émotion] est nécessaire à la construction de la mémoire » (Robert, 2000, p.10). Une opinion partagée par le sociologue Claude Javeau qui, dans sa préface à l’ouvrage de Vincent Engel, Pourquoi parler d’Auschwitz ? (1992), écrit que l’élaboration du récit historique menée à bien par les historiens à l’usage des personnes intéressées, pour nécessaire qu’elle soit, « n’aide pas nécessairement à alimenter une mémoire. Une mémoire collective est constituée à la fois de faits historiques ayant fait l’objet d’une dure critique, et de récits plus impressionnistes, d’anecdotes, de traces poétiques et autres » (Javeau, 1992, p.10). C’est dire le rôle fondamental des écrivains, en particulier des romanciers, dans la construction d’une mémoire positive et durable.

Du côté littéraire, c’est aussi à partir de la fin du siècle passé que se sont multipliés en Belgique les témoignages et les fictions sur la Shoah ; témoin l’article de Carmelo Virone dans Le Carnet et les Instants en 2000 : 

« Comme en bien d’autres domaines, la Belgique, terre d’amnésie et d’exil plutôt que d’asile et de mémoire, a tardé à prendre en compte la question juive dans l’évaluation de son histoire. Pourtant, plusieurs livres, œuvres de science ou de fiction, ont récemment tenté de prendre en charge ce passé. Hasard des publications ou signe qu’une nouvelle génération est prête à assumer son héritage, si douloureux soit-il, pour en éclairer la signification ? » (Virone, 2000, p.11).

C’est dire que La malédiction des mots (2021) d’Évelyne Guzy, loin d’être un objet littéraire non identifié, s’inscrit dans une riche lignée où l’on retrouve, parmi d’autres noms, ceux de Françoise Lalande-Keil, Lydia Flem, Nathalie Skowronek, Carolina Alexander, Dominique Costermans ou Chantal Akerman, pour ne citer que des femmes.

Dans cet ouvrage au titre quelque peu sibyllin et aux résonances multiples, fruit de sept années d’enquêtes, de voyages, de questionnements et d’écriture, qu’elle présente elle aussi comme un « roman » – ce qui lui octroie une liberté narrative opportune et lui permet de suivre ses intuitions afin de combler les blancs laissés par l’Histoire (avec sa grande Hache, comme disait Perec) et d’organiser les souvenirs inévitablement contradictoires des témoins –, Évelyne Guzy, alias Eva, s’applique avec bonheur à exhumer le passé, à reconstituer l’arbre généalogique de sa famille dont quantité de branches furent sciées à vif durant la Deuxième Guerre mondiale. Une famille décimée, dont plusieurs membres furent expédiés de la caserne Dossin vers Auschwitz, mais une famille où « on ne pleure pas, on courbe sous le poids de la vie sans jamais plier. On résiste, à sa façon » (p.9), selon les mots de son grand-père paternel dans une longue lettre posthume fictive par laquelle Guzy ouvre son récit. Icek y invite sa petite-fille à relater avec ses mots à elle, bien différents de ceux de son français si imparfait d’immigré juif d’Europe de l’Est, leur histoire tragique à l’intention de ses descendants, lesquels souhaiteront peut-être un jour la découvrir.

La première partie est consacrée aux grands-parents paternels, Icek Burgman et Golda Cymerman, des êtres fades mais surtout taiseux, car « les mots manquaient » (p.11), peut-être en raison de l’absence de langue en partage : eux le yiddish, elle le français. C’est du moins ce qu’Eva a longtemps cru, mais dont elle doute aujourd’hui, motif pour lequel elle a décidé de laisser ce grand-père parler en elle, ce qu’il fera dans un long et émouvant monologue imaginaire où il relate leur vie depuis la Pologne natale jusqu’à son exil en Belgique. Un « Zaïde » apparemment bien terne, comme absent, mais dont elle a appris par hasard en octobre 2013, lors d’une présentation de Monsieur Optimiste d’Alain Berenboom, que durant la Deuxième Guerre et jusque dans les années cinquante il fréquentait les milieux communistes à Charleroi ! Une telle nouvelle ne pouvait que faire basculer sa vie… Impossible dès lors de résister à l’envie d’en savoir davantage sur ce mystérieux grand-père, sympathisant communiste, qui eut soin de cacher aux autorités belges ses activités de résistant civil.

Cette première partie, intitulée « Le survivant », Guzy la clôt en évoquant ce que lui a transmis ce grand-père paternel : une bonne vieille machine à coudre Singer et un petit morceau de papier portant le nom de Lora, celui qu’elle donnera à sa fille, mais surtout « un immense silence » comme témoignage, « sans doute le plus beau des cadeaux » (p.124) : « Il m’a forcé à réinventer son histoire. Jamais je ne connaîtrai la réalité, mais peut-être cet ouvrage recèle-t-il une once de vérité ? » (p.125)

Si, à la suite de ses premières découvertes, Eva avait prévu de consacrer un roman aux enfants juifs cachés, tels que le furent son père Grégoire, alias Léon Dumont, et sa mère Esthy, elle doit bien reconnaître qu’elle fut « happée » par ses grands-parents tant paternels que maternels, que tout opposait. La lecture du livre Des Juifs debout contre le nazisme(1994) de Pierre Broder où il est brièvement question d’Icek et de Golda – et de leur fils Grégoire –, lesquels échappèrent de justesse à la Gestapo et à la déportation, outre qu’il lui permet de « déguste[r] les fruits de cette victoire sur l’oubli. Un livre redonne vie à ma famille » (p.18), la convainc qu’elle tient enfin son histoire et qu’il lui faut désormais surmonter la peur qui l’a longtemps paralysée, « celle d’une sorte de malédiction familiale, la malédiction des mots » (p.21).

Une malédiction, déplore-t-elle, qui eut pour conséquence que le seul héritage personnel que lui a laissé son père, auquel elle consacre la deuxième partie : « L’enfant », est un DVD enregistré en 2008, peu avant sa mort. À l’écoute de ce « testament moral », Eva se persuade qu’« Arrêter d’écrire, c’est trahir, abandonner » (p.22). Et qu’au besoin, afin de colmater « des souvenirs érodés par les années, déformés pas tant de narrations croisées », elle ne doit point craindre de romancer… : « Pourquoi ne pas préserver les légendes qui tiennent parfois lieu de mémoire ? » (p.24).

Pour comprendre la personnalité de ce père au caractère âpre, colérique, avec qui la coexistence ne fut guère aisée et qui ne s’ouvrait qu’en de très rares occasions – « Il pensait que se dévoiler le fragiliserait » (p.130), Eva sent la nécessité d’aller vers l’enfant qu’il fut, de prendre conscience du passé de celui qui, perdu lors de l’exode de 1940, dut se frayer un chemin dans une foule en panique et y découvrit la mort ; de celui qui, profondément marqué par la violence de la séparation d’avec ses parents, dut « fai[re] du silence son allié » (p.153) et occulter sa vraie identité durant les deux années qu’il passa au home Prince Albert à Momignies ; de celui qui par la suite ne cessa d’interpréter un rôle : « De la dissimulation, il semble avoir fait une seconde nature – qu’il conservera son existence durant » (p.150). Toutefois, loin de lui reprocher « cette option du silence » qui lui permit sans doute de mener la vie qu’il s’était choisie, Eva préfère penser qu’elle lui a offert « l’opportunité de poser sur lui ce regard sans concessions. Elle m’a amenée à écrire ce livre, qui, ensemble, nous inscrit dans la chaîne des générations. Celle qui aujourd’hui, se poursuit » (p.159).

Dans la foulée, Eva évoque le témoignage de sa mère Esthy au sujet de son père à elle, Doniek, et de ce qu’elle vécut, notamment comme enfant cachée durant la guerre, une période « en grande partie, couverte par un voile d’amnésie » (p.194). Un témoignage qui prouve, s’il en est, combien fragile et imprécise peut être la mémoire traumatisée d’un(e) jeune témoin. Abandonnée momentanément par sa mère au sortir de la guerre et laissée seule avec son père, Esthy ne cessera, toute sa vie, de magnifier l’histoire de celui qui fut alors « son seul soutien, son unique secours » (p.196).

Dans la troisième partie, « Le résistant », Eva dresse le portrait haut en couleur de ses grands-parents maternels, tout à l’opposé des grands-parents paternels. Ne sont-ils pas en effet ses préférés ? Lui, le flamboyant Doniek Katz, alias Roger-David Katz, « Un apollon, et un être remarquablement intelligent » (p.197) ; elle, sa superbe épouse, Louba Moscicka.

Sur le mur de leur salon bourgeois, relate Eva, trônait « une allégorie » du peintre juif allemand Félix NussbaumSelbstporträt im Versteck (« Groupe de trois »), que Guzy a choisie pour orner la couverture de son roman. Et Eva de se demander si la présence dans leur quotidien de ce tableau qui « évoque la plus absolue désespérance » et qui fut peint en 1944 – quelques mois seulement avant la mort de Nussbam, lequel, réfugié en Belgique, fut déporté le 31 juillet 1944 dans le dernier convoi Malines-Auschwitz – constituait pour son grand-père maternel, dont une bonne partie de la famille périt dans l’enfer polonais, une tentative « de répondre à l’appel muet du peintre » (p.171). Aussi, bien qu’elle ne cesse de s’interroger sur les raisons qui la poussent, elle, à lever aujourd’hui le voile de l’horreur, à pleurer des disparus qu’elle n’a pas connus, Eva se persuade qu’« il [lui] faut progresser, inhumer ces morts qui jamais n’ont été enterrés, même maladroitement, éloigner la malédiction des mots non prononcés, accueillir, enfin, le passé » (p.184). D’ailleurs, rappelle-t-elle, la Haggadah, ce livre lu depuis des millénaires lors de la Pessah, la Pâque juive qui relate l’exode des Hébreux d’Égypte en route pour la Terre promise et célèbre donc la victoire sur l’oppression et l’esclavage, ne dit-elle pas : « Raconte à ton fils. Dis-lui que Pharaon a ordonné l’extermination des nouveau-nés garçons du peuple hébreu » ? « Cette injonction répétée au fil des années m’a-t-elle insufflé la force de redonner vie par la parole à mes proches tragiquement disparus ? », s’interroge Guzy dans un texte intitulé « La Mémoire à la lueur de la Pâque juive » (https://evelyneguzy.be/WordPress3/?page_id=1564). « Raconte à ta fille, à ton fils, à tes petits-enfants et à la terre entière, s’il le faut, crie la voix au fond de moi. Jamais ta sœur, jamais tes neveux, Bon-Papa, ne seront oubliés. Ce livre est mon ultime cri d’amour pour toi » (p.184).

Cependant, qui est réellement ce grand-père – « la personne qui m’a le plus marquée », confie-t-elle (p.177) –, cet anti-communiste fervent, ce sioniste rendu célèbre pour ses hauts faits de Résistance, mais aussi cette personnalité controversée ? Car, s’il ne fait aucun doute qu’il rejoignit la Résistance dès le début de la guerre, d’abord pour y participer à la distribution de la presse clandestine avant d’y déployer une activité tous azimuts que sa petite-fille relate dans son ouvrage, s’il ne fait pas davantage de doute qu’arrêté par la Gestapo dans la nuit du 24 février 1944, il fut brutalement torturé au point que les graves séquelles qu’il en garda le firent déclarer « grand invalide de guerre », la narratrice doit avouer que, dans toute cette histoire, « quelque chose ne collait pas » (p.190). D’une part, à propos d’un certain « subterfuge » qui lui aurait permis d’être libéré le 4 mars 1944 des caves de la Gestapo ; d’autre part, à propos de son témoignage et de ses déclarations concernant l’épisode du XXe convoi qui, parti de Malines le soir du 19 avril 1943, fut attaqué par trois résistants amateurs. Une affaire qui lui vaudra de nombreux déboires et une très forte confrontation avec l’historien communiste Maxime Steinberg, lequel l’accusera de « supercherie », de compter parmi les « résistants de la dernière heure prétendant parler au nom de l’ensemble de la résistance juive », ou encore d’être un « imposteur » ayant usurpé le titre de résistant sur base d’exploits commis par d’autres (cité par Guzy, p.216).

Sans doute celle qui aujourd’hui reconnaît « [avoir] perdu le héros de [s]on enfance à force de vouloir raviver sa mémoire » aurait-elle été mieux inspirée, au début des années quatre-vingt, d’éviter d’ouvrir la boîte de Pandore, ce qui lui aurait permis de continuer à « s’imagin[er] issue d’une lignée de héros » (p.175), à « conserver intacte l’image du patriarche » (p.178), celui précisément dont les récits de résistant l’avaient aidée à se construire une identité. Toutefois, comment la journaliste qu’elle était déjà alors – elle était secrétaire du Magazine J, une publication destinée à la communauté juive – aurait-elle pu, en 1983, dédaigner l’ouvrage L’Étoile et le Fusil dont le premier tome venait d’être publié ? D’autant plus, croyait-elle, qu’elle y trouverait relatés en détail les multiples exploits de son grand-père maternel ! La lecture des deux volumes du troisième tome de Steinberg, parus en 1986 – peu après la mort de Doniek – et dans lesquels il est question de celui-ci à plusieurs reprises, la remplira d’indignation dans un premier temps, avant d’augmenter sa perplexité et, plus tard, de faire naître en elle des doutes sur quelques-uns des aspects du récit grand-paternel. Tout cela ne l’empêchera cependant pas de lutter pour que soit honorée la mémoire de son grand-père résistant et restaurée la réputation méchamment écornée de celui qui, bien qu’il ne cessât d’accumuler les titres et les fonctions honorifiques, fut précipité dans une très pénible descente aux enfers.

« Recréer le monde de mes aïeux en le mettant en mots. Témoigner […] d’un passé que je n’ai pas vécu. Est-elle là, la lumière qui luit dans les ténèbres ? D’où ils sont, mes morts peuvent-ils encore la recevoir ? ou est-elle destinée à éclairer la génération de mes propres enfants et celles de leurs descendants ? 

Comme bien d’autres, notre famille semble avoir été frappée par la malédiction des mots. Je m’acharne afin de détourner le sort » (p.154).

Assurément, la malédiction des mots peut, moyennant l’écriture, se transformer en pouvoir des mots afin de transmettre des émotions et de nous livrer un message d’espoir et d’humanité.

Références bibliographiques

GUZY Évelyne (2021) : La malédiction des mots, Éditions M.E.O.

JAVEAU Claude (1992) : « Préface », in Vincent Engel, Pourquoi parler d’Auschwitz ?, Bruxelles, Les Éperonniers, pp.8-13.

ROBERT Laurent (2000) : « L’extrême-droite décortiquée » (Entretien avec Maxime Steinberg et Alain Berenboom), Le Carnet et les Instants, nº111, pp.6-10.

ROEKENS Anne (2010) : La Belgique et la persécution des Juifs, Bruxelles, Waterloo, Renaissance du livre.

SCHRAM Laurence (2017) : L’antichambre d’Auschwitz, Dossin, Bruxelles, Éditions Racine.

STEINBERG Maxime

  • (1983) : L’Étoile et le Fusil, tome I, La Question juive, 1940–1942, Bruxelles, Éditions Vie Ouvrière, Collection « Condition humaine ».
  • (1984) : L’Étoile et le Fusil, tome II, 1942, Les cent jours de la déportation des Juifs de Belgique, Bruxelles, Éditions Vie Ouvrière, Collection « Condition humaine ».
  • (1986) : L’Étoile et le Fusil, tome III, vol. 1 et 2, La Traque des Juifs, 1942–1944, Bruxelles, Éditions Vie Ouvrière, Collection « Condition humaine ».

VIRONE Carmelo (2000) : « Une mémoire pour aujourd’hui », Le Carnet et les Instants, nº111, p.11.